Les ponts
ont-ils une histoire, parfois une très vieille histoire ? Bien sûr
que oui
et nous
voudrions vous en conter une, en images, simplement pour le plaisir...
_____________________
Il était une fois (oui, les histoires commencent toujours comme cela !), il était une fois, dis-je, vers l'an de grâce mil sept cent et quelques... un métayer Saintongeais qui faisait pousser son froment ou son épeautre sur quelques journaux d'une terre ingrate. Une fois les moissons faites, toutes à la faucille, et les épis rassemblés, on battait les chaumes au fléau en compagnie de voisins et d'amis. Puis il fallait séparer le grain de la paille, le vanner, ce qui pouvait aller assez vite, pour peu que quelques bonnes brises viennent faciliter la chose. Il ne restait plus qu'à l'ensacher dans ces gros sacs de chanvre. Mais pour avoir la farine, cette précieuse poudre-à-pain, encore fallait-il pouvoir moudre...
Des moulins, il y en avait bien, à eau, à vent, ceux du seigneur ou bien des moines, ceux où il fallait payer redevance...
Justement, sur une colline pas trop éloignée, il y avait un beau moulin à vent, un moulin banal, qui travaillait vite et bien, sur sa hauteur de la Côterelle, vers Saint-Germain de Lusignan. Il avait été bâti par un nommé Guillaume Couillan, en 1766. Il y avait même gravé son nom :
"Guillaume
Couillan, en 1766"
NB
Le sentier qui aboutit au pont traverse un bois et
grimpe sur une colline où se trouve les ruines d'un moulin à
vent dans lequel j'ai photographié cette inscription. J. Dassié.
Oui,
voici qui était bel et bon mais... il fallait pouvoir transporter au
moins une vingtaine de boisseaux de grain et deux obstacles se dressaient entre
le terroir du bonhomme et la tour aux grandes ailes : une rivière, le
Trèfle. Elle n'était pas très profonde mais avait un bon
courant, et juste après, il y avait la dénivellation de la colline
qui faisait bien vingt toises de haut ! Un charroi tiré à bœufs
n'y serait pas passé. Or, il y avait pas mal d'ânes à cette
époque... Un "Pré aux ânes" l'atteste encore.
Notre homme se dit qu'avec cinq
ou six bourricots bien bâtés, quitte à faire deux voyages,
cela devrait aller... Au premier essai, grave échec, les ânes prennent
peur et refusent d'entrer dans la rivière. Un plus courageux que les
autres (les coups de bâton ?) s'y essaye, trébuche, perd pied et
mouille le grain ! Toute la population d'alentour était là et
les avis fusaient ! Un vieux leur suggéra "de faire un pont, juste pour
l'âne" ! Curieusement, il fût écouté... Oui, l'idée
n'était pas bête : ce pont pourrait servir à tous et même
les femmes traverseraient plus facilement...
Il n'y avait ni architecte, ni ingénieur,
mais des gens matures, avec beaucoup de bon sens. Pour
ne pas entreprendre des travaux trop importants pour leurs moyens, il fallait
limiter la largeur au minimum compatible avec la fonction souhaitée.
On se mit d'accord sur une largeur de deux pieds et deux pouce (70 cm environ)
et d'une longueur des dalles de huit pieds ( 2,5 m environ). Pour aller d'une
berge à l'autre, même en période de crue, il fallait une
longueur de 13 toises, soit une dizaine de dalles alignées (25 m environ).
Les dalles, dressées verticalement constitueraient des piles parfaites.
Un seul léger détail, chaque dalle pesait à peu près
trois mille cinq cent livres (1700 Kg...). Les hommes, après longues
réflexions, s'enquirent de trouver de la pierre. Par chance, une carrière
se trouvait non loin de là et après d'âpres négociations
et de longs jours d'attente, le lot de pierres assez plates, aux dimensions
des dalles, arriva dans le pré, au bord du Trèfle. Paradoxalement,
la construction fut relativement aisée et rapide. Le plus long fut l'implantation
des piles, mais comme on était en été et que les eaux étaient
basses, une fois la première pile en place, les autres suivirent assez
facilement. Le plan avait été bien fait et les dalles du tablier
s'ajustèrent sans la moindre difficulté : juste quelques retouches
pour l'encastrement. Et le grand jour arriva !
On prit un âne, on lui mit le bât
que l'on chargea de deux gros sacs de grain, de part et d'autre. Puis, tiré
par son propriétaire, on le fit monter sur la première dalle.
Tout alla bien, jusqu'au milieu du pont où notre quadrupède se
raidit sur ses pattes et refusa tout net de continuer. Evènement, commentaires,
on tire, on pousse, on amène les bâtons... et messire Aliboron
se met à ruer, glisse, tombe dans la rivière, entraînant
avec lui tous ceux qui se cramponnaient à lui ! Et le grain est à
nouveau mouillé...
Cette fois c'en est trop et l'honneur du village
est en jeu ! On rappelle le vieux, oui, celui de tout à l'heure, celui
qui proposait de faire un pont pour l'âne. Et on le questionne avec une
certaine agressivité en exprimant ouvertement des doutes quant à
la fraîcheur de sa cervelle ! Le vieux ne s'émeut pas et leur dit
: "Vous ne changerez ni l'âne, ni la façon de le charger, nos pères
faisaient déjà comme cela et c'est une manière bien adaptée.
L'âne étant ce qu'il est, il est probable qu'il fera encore d'autres
écarts. Pour l'empêcher de perdre l'équilibre il faut lui
rapprocher le sol afin que sa charge soit retenue dès qu'il penche d'un
coté ou de l'autre...". Interloqués, les gens parlaient d'un ramollissement
soudain, quand le vieux continua "Armez-vous de vos pics et creusez !". "Creusez
au milieu du passage une rigole plate suffisante pour que l'âne trottine
sans problème, 10 pouces devraient suffire. Pour la profondeur, il faut
que, si l'âne se penche un peu, le fond du sac vienne toucher le rebord
de la dalle, l'empêchant ainsi de basculer".
Le vieux ne s'appelait pas Zarathoustra, mais
c'est ainsi qu'il parla... Intrigués, les hommes se mirent à creuser
cette fameuse rigole. Après bien des sueurs et des peines, le pont avait
enfin cette espèce de canal creusé au centre du tablier. Bien
inquiets, les gens du cru rappelèrent le candidat au passage et son âne,
on remis le bât, les sacs et timidement le cortège se dirigea vert
l'ouvrage d'art...
Maîstre Aliboron s'engagea, trottina, passa le milieu du pont... et débarqua sans encombre sur l'autre rive, sous les acclamations des badauds... Depuis ce jour, les petits ânes bâtés traversent sans problèmes. D'autres villageois eurent vent de l'affaire, trouvèrent l'idée bonne et l'appliquèrent aussitôt chez eux.
Et le vieux, direz-vous ? Assis devant sa chaumière, paupières mi-plissées, mâchonnant un bout de tige de typha, souriant dans sa barbe, il contemplait l'agitation de certains qui expliquaient avec force gestes comment leur était venue l'idée merveilleuse...

Neuillac, le "Pont de Romas".
Neuillac CM. Le Pont de Romas.
Pont médiéval, en rapport avec le moulin à vent de Saint-Germain de Luzignan (vérifié par photographie aérienne). Détail de l'une des piles du Pont de Romas, montrant l'usure de cette pile par les crues hivernales et printanières.On voit la zone d'ajustement et de jonction des deux dalles. Ce pont est appelé localement "Pont romain" ??? Mais on ne prête qu'aux riches...
Un autre pont de cette famille

CLION CM. Le "Pont-aux-Anes".

CLION CM. "Le Pont-aux-Anes" Détail du creusement central.
C'est ainsi
que l'on trouve en Charentes de nombreux "Pont aux Anes".
Mais je vous avais
bien dit que ce n'était qu'une histoire...