Les histoires de Jacques.

Le baptême de l'air.

Tout commence souvent comme cela :

      Un certain dimanche de l'été de 1948, sur la Base Aérienne du Bourget-du-Lac, en Savoie. Ce jour-là, un jeune "bidasse" s'ennuyait fort et vers le milieu de l'après-midi, décida d'aller traîner son désœuvrement vers l'aéro-club, sur la partie civile du terrain d'aviation militaire. Il remplissait les nobles fonctions de secrétaire du commandant de compagnie et passait beaucoup plus d'heures devant sa machine à écrire que devant une machine volante. Les avantages : il était en bons termes avec tout le monde car c'était lui qui établissait les tours de garde et de piquet d'incendie... Petit paradoxe : il appartenait à l'armée de l'air sur invitation formelle du gouvernement (il avait simplement et réellement oublié de se présenter au conseil de révision... ma parole, c'est vrai ! Conséquences : classé bon, absent, et envoyé en compagnie disciplinaire en Allemagne) et c'était un aviateur qui n'avait jamais volé !

      Sur le terrain fleurant bon les foins, des petits avions s'alignaient, trois ou quatre peut-être, dont un qui avait deux ailes, un biplan argenté ! Un homme dans la force de l'âge, portant blouson de cuir, bottes et serre-tête de cuir, négligemment desserré, avec les lunettes au-dessus de la courte visière - un pilote, à coup sûr - s'adressa à lui en faisant miroiter l'agrément de voir le lac du Bourget d'en haut et la splendeur de son écrin montagneux enchâssant Hautecombe. Après une petite discussion, un peu marchand de tapis (le "gazier " n'étant pas très argenté), décision fut prise : "d'accord, on y va"…

      
Le père Godard, moniteur à Saint-Cyr dans les années 50. © J. Dassié

      On lui colla sur la tête un vieux serre-tête qui avait dû faire la guerre de 14 et sentait le lapin moisi ainsi qu'une paire de lunettes de motard allemand (dommages de guerre...). Il était muni d'une oreillette en caoutchouc d'où sortait un bout de tube métallique… Après l'escalade du biplan, assortie de beaucoup de recommandations : "attention, ne mettez pas les pieds là, c'est de la toile et c'est fragile ! ", il fut assis dans un baquet à fond de bois fort inconfortable et ficelé avec plein de sangles que l'on allait chercher partout, même entre ses jambes. Avec les sangles, le pilote récupéra un vieux tuyau à gaz, tout fissuré, un NF hors d'âge... et le brancha sur l'embout métallique du serre-tête…"Vous êtes bien, ça va ?", cria-t-il dans une espèce d'entonnoir qu'il avait devant lui, comme chez le dentiste. Bien, tu parles !

      "Ne bougez plus, on va mettre en route". Comment voulait-il que je bouge, amarré comme je l'étais. "Personne devant", - mais pourquoi diable hurlait-il comme ça ? Serait-il sourd ? - Contact. Tirant sur une grosse manette, on entendit des borborygmes curieux et l'hélice, visiblement, essayait de tourner. Elle réussit enfin à passer ce qui restait d'une compression et le moteur se déchaîna d'un coup en nous noyant d'un tonnerre d'échappement libre et d'un nuage de fumée bleue. Après forces pétarades, il se stabilisa et fini par ronronner à peu près correctement.

      Après un petit moment de chauffe, "On y va", clama l'homme du siège avant, dans son crachoir et par voie de conséquence, dans mon oreille gauche, me faisant sursauter…Cahin-caha, se dandinant comme un canard, l'avion commença à brinquebaler vers une extrémité du terrain, puis, en bloquant une roue, s'aligna dans l'axe, juste vers le lac. Le tonnerre du moteur se déchaîna à nouveau et les secousses sur ce terrain herbeux et bosselé prirent une ampleur certaine, nous sautions de taupinière en taupinière... Du véritable tout-terrain. Et puis, d'un seul coup, tout s'est calmé. Nous flottions sur le velours d'un coussin d'air. Nous volions ! Le Stampe de 140 CV venait de décoller…

      La promenade aérienne fut un enchantement, mais ce qui m'avait surtout impressionné, ce furent les sensations nouvelles, les positions inhabituelles de la terre, les accélérations dans les virages, le bras tendu à l'extérieur vivement rabattu le long du fuselage par la nouvelle densité d'un air en mouvement, fort et porteur. La taille des véhicules et des personnages était aussi surprenante : comme ils étaient petits... Et les senteurs des foins qui montaient, poussées par quelques ascendances, jusqu'à notre hauteur. Deux cent mètres probablement, car le grand homme, devant, me montrait deux doigts. Bien sûr, je ne comprenais rien à la série de borborigmes qui envahissaient périodiquement mon oreille gauche...

      Ce fut un émerveillement. En descendant d'avion, j'avais la certitude absolue que, moi aussi, j'allais devenir pilote ! C'était la naissance d'une vocation aéronautique, largement confirmée par la suite.

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